Le nouveau défi social

Longtemps le dialogue social français s'est focalisé sur un index : le revenu des travailleurs. La forte croissance des années d'après-guerre, durant les "trente glorieuses", a permis de négliger le chômage, d'ignorer les contraintes budgétaires. La classe ouvrière, dûment représentée par un syndicalisme fort, pouvait récolter sous forme d'augmentations de salaires et de prestations sociales le bénéfice de gains de productivité exceptionnels.

Le nouveau défi social
LE MONDE | 30.06.04 | 14h03
Longtemps le dialogue social français s'est focalisé sur un index : le revenu des travailleurs. La forte croissance des années d'après-guerre, durant les "trente glorieuses", a permis de négliger le chômage, d'ignorer les contraintes budgétaires. La classe ouvrière, dûment représentée par un syndicalisme fort, pouvait récolter sous forme d'augmentations de salaires et de prestations sociales le bénéfice de gains de productivité exceptionnels.





Tout a changé depuis le milieu des années 1970. Le ralentissement de la croissance et le "nouvel esprit du capitalisme" se sont conjugués pour créer une conjoncture sociale radicalement différente. Les gains de productivité et de salaires sont devenus beaucoup plus aléatoires, tout comme les carrières elles-mêmes. L'externalisation croissante des tâches et la segmentation corrélative du marché du travail ont atomisé le paysage social. C'est peu dire que ce nouveau monde peine à trouver ses marques.

C'est dans le contexte de ce paysage social déprimant qu'il est utile de lire l'ouvrage nouvellement publié de Philippe Askenazy Les Nouveaux Désordres du travail (La République des idées/Le Seuil), dans lequel l'auteur examine une pathologie emblématique du capitalisme nouveau : la recrudescence des accidents du travail. Loin de disparaître, comme le laissait promettre la tertiarisation de l'économie, ils n'ont cessé de progresser, représentant aujourd'hui 2 000 arrêts par jour.

Il est désormais devenu habituel de souligner la fatigue psychique, le stress dont sont aujourd'hui victimes nombre de travailleurs. Le succès de livres tels Le Harcèlement moral ou La Fatigue d'être soi témoigne de l'importance du phénomène. Le capitalisme moderne se nourrit d'injonctions paradoxales face auxquelles les travailleurs ne sont pas toujours armés psychologiquement pour répondre. "Offrir au client le meilleur service possible, mais en y consacrant le moins de temps possible" ou encore "Prendre des responsabilités, mais sans avoir pour autant de responsabilités effectives dans la définition du travail" sont des impératifs fréquents, qui augmentent l'anxiété.

Selon l'OCDE, les maladies mentales qui sont recensées parmi les bénéficiaires d'allocation d'incapacité sont passées de 17 % à 28 % en moins de dix ans.

Ce qu'on ignore parfois également, et que le livre de Philippe Askenazy met en pleine lumière, c'est à quel point les causes physiques des accidents du travail restent importantes. Les troubles musculo-squelettiques par exemple ont été démultipliés au cours des deux dernières décennies, pour devenir la principale catégorie d'accidents du travail recensés. Un exemple particulièrement éclairant est donné par le métier des chefs de rayon. Leur tâche consistait auparavant à en faire l'inventaire. Elle a été bouleversée par l'introduction des scanners de code-barres. Leur mission s'est déplacée vers celle consistant à vérifier qu'aucun produit ne vienne à manquer et à le remplacer le cas échéant. L'informatisation a signifié, pour eux, un surcroît de tâches physiques.

En moyenne, les pratiques innovantes en matière d'organisation du travail (contrôle de qualité, rotation des postes, flexibilité du temps de travail) créent ainsi un surcroît d'accidents du travail variant de 15 % à 30 %, majoritairement liés à des fatigues physiques ou à leur cumul à des tensions psychiques.

Ce qui peut sembler comme une donnée désolante, désespérante, du monde postindustriel n'a pourtant rien de rédhibitoire. Au risque de faire grincer certaines dents, Philippe Askenazy prend l'exemple des Etats-Unis pour montrer comment un certain renouveau du syndicalisme et de l'action publique peut agir efficacement. Alors que la période 1984-1994 avait connu une recrudescence marquée des accidents du travail (anticipant de dix ans ce que connaîtra la France), la décennie qui a suivi a vu s'amorcer un reflux spectaculaire, correspondant à plus d'un tiers des accidents recensés.

Quatre facteurs principaux ont contribué à redéfinir le paysage social. Au milieu des années 1990 tout d'abord, une nouvelle direction syndicale vient aux affaires. La troïka Sweeney, Trumka et Chavez-Thompson qui vient aux commandes de l'AFL-CIO est soutenue par les "minorités": femmes et minorités ethniques. Elle débouche sur des actions syndicales nouvelles. La campagne "Justice for the Janitors", par exemple, parvient à syndicaliser des milliers d'employés du secteur de l'entretien des bâtiments. La réforme des conditions de travail est au cœur de cette mobilisation.

L'usage intensif de la nouvelle société de l'information, grâce à des forums Internet garantissant l'anonymat de ses participants, permet également de démasquer et de stigmatiser les "mauvaises firmes". Le vote d'une loi, en 1995, fait par ailleurs obligation aux administrations de rendre publiques les informations non confidentielles dont elles disposent, notamment en matière d'accidents du travail. Elles sont consultables sur le site www.usha.gov.

Autre vecteur : la montée des coûts financiers liés aux accidents du travail, représentant jusqu'à 2 % des profits, oblige les firmes à réagir, à "internaliser" le coût social de leurs pratiques. Dernier vecteur, peut-être le plus important : le plein-emploi américain à la fin des années 1990. La difficulté d'embaucher est alors telle que les firmes désespèrent d'attirer des travailleurs. Des conditions de travail attrayantes deviennent l'un des éléments de leur concurrence à l'embauche.

VÉRITABLE RÉVOLUTION

On voit donc la concomitance de facteurs qui ont fait évoluer la situation américaine : un syndicalisme mobilisé sur des objectifs ciblés, un relais public, des contraintes financières obligeant les entreprises à changer de comportement et la pression du plein-emploi. Au miroir de ces différents vecteurs, on mesure le chemin qui resterait à parcourir en France pour pouvoir peser efficacement sur les conditions de travail. La notation sociale des entreprises reste lapidaire. Pis, elle est parfois prise comme un gadget. Fidèle en partie à la tradition des "trente glorieuses", la propension spontanée des acteurs sociaux est davantage de demander des compensations pour la pénibilité du travail (en matière de retraite, de repos compensateur) que de s'attaquer directement à celle-ci. Dans le domaine public, une loi qui ferait obligation à l'Etat de rendre disponibles les informations (non confidentielles) dont il dispose sur les entreprises serait une véritable révolution. Obtenir des statistiques pour mener une analyse des pratiques des entreprises reste en grande partie impossible.

Dans le domaine des incitations monétaires, le système français oblige bel et bien les firmes de plus de 200 salariés à internaliser le coût des accidents du travail. Mais en deçà de 10 salariés, à l'inverse, la mutualisation des risques est totale : les firmes ne paient pas directement pour les accidents qu'elles provoquent. Le système est donc une incitation directe à externaliser les emplois à risque vers les petites firmes.

Reste enfin le grand absent : le plein-emploi. On ne cesse de découvrir combien le nouveau monde (post-)industriel, fait de carrières tardives et de reconversions, est dépendant du plein-emploi pour pouvoir fonctionner correctement. La France - et avec elle les grands pays d'Europe continentale - conjugue ainsi deux crises qui superposent leurs effets : la crise de l'emploi et la crise du travail. On comprend aussi, à l'aune de ces pathologies, pourquoi les débats sur les retraites ou la santé deviennent difficiles. Ils héritent des problèmes sociaux que la France ne parvient pas à affronter directement. Faute de régler en aval les problèmes, le débat en amont devient également impossible. Le nouveau défi social ne peut être relevé.

Daniel Cohen pour Le Monde