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Le contrat première embauche et le besoin de flexibilité
Par Philippe Askenazy*
[26 janvier 2006]
L'annonce de la création en urgence du contrat
première embauche provoque une réaction vive de l'opposition et une
mobilisation des jeunes. Pourtant, le CPE répond à la même logique que le CNE,
contrat nouvelle embauche – créé l'été dernier, là aussi selon une procédure
d'urgence. Pourquoi le CNE est-il passé sans trop d'encombre alors que le CPE
aboutit à une résistance forte et une dénonciation, le plus virulent étant le
pourtant peu antilibéral Dominique Strauss-Kahn ?
Revenons aux constats sous-jacents à ces réformes. Fonda mentalement, elles
cherchent à répondre à deux objectifs. Le premier est un besoin de flexibilité
des entreprises dans un univers changeant même dans les activités les moins en
prise avec la concurrence étrangère. Du fait de leur taille, les petites
entreprises étaient alors les plus opposées au risque d'embaucher un salarié en
CDI voire en CDD. Le second objectif était de réduire la fracture – on parle de
dualité – du marché du travail, avec d'un côté une immense majorité de salariés
en CDI et de l'autre, une frange croissante de travailleurs en contrat
précaire. Au sein de l'entreprise, ces derniers ne bénéficient que peu de
formation, ont généralement de moins bonnes conditions de travail et des
salaires inférieurs. Hors de l'entreprise, ils sont victimes de discrimination
que ce soit pour l'accès au crédit, ou louer un appartement ; les jeunes sont
en première ligne, galérant de job en job, ce qui notamment recule leur âge de
création d'une cellule familiale et de procréation. Ces constats donnent
également les clefs de la réussite, par exemple, du CNE. Premièrement, outre la
substitution avec des CDI classiques et des CDD, le CNE doit créer
significativement des emplois nouveaux. Deuxièmement, pour les acteurs, le CNE
doit être plus proche du CDI que du CDD. A priori, les banques se sont engagées
à considérer les titulaires d'un CNE comme des CDI. C'est un bon point, mais
combien de temps va durer cette bonne résolution ? Côté bailleurs privés ou
bénéficiaires du CNE, leur vision sera celle de la réalité du CNE.
Fondamentalement, le CNE sera-t-il un tremplin après deux ans vers une
situation fixe, accompagné d'un investissement en formation, ou bien les
entreprises vont-elles l'utiliser massivement comme outil de précarité ? La plupart
des économistes ont leurs a priori sur la question, mais franchement, aucun
n'est capable d'anticiper les actions des entreprises et donc in fine de dire
si le CNE remplira ses objectifs ou non. Les premiers éléments dont on dispose
révèlent une très grande hétérogénéité, donc aucune tendance claire.
Cette incertitude théorique comme empirique fait que le CNE était avant tout
une «expérience», ciblée sur les entreprises pour lesquelles l'effet emploi
était ex ante anticipé comme le plus important. L'observation
de ses conséquences donnerait des indications pour construire efficacement une
réforme innovante de la régulation du travail. De fait, au PS, comme dans les
syndicats, l'attentisme dominait. Le gouvernement lui-même s'était engagé à
attendre les premières évaluations du CNE pour réfléchir à son extension.
L'annonce surprise du CPE marque une rupture par rapport à cette logique. Il
est alors légitime de s'interroger sur une telle précipitation. D'autant que
les jeunes représentent le public pour lequel les éventuelles conséquences
négatives en terme de précarité – réelle ou ressentie – sont attendues en
nombre.
Trois interprétations sont possibles et chacune d'elle relève d'une erreur de
méthode. Soit, c'est le résultat d'arbitrages de dernières minutes dans des
cabinets, déconnectés des réalités du terrain ; au total, la copie du premier
ministre ressemble effectivement à un corrigé type de questions sociales de l'ENA. Soit, les évaluations «grises» du CNE sont
pessimistes, et il a fallu changer de méthode pour atteindre un but plus
politique qu'économique, c'est-à-dire par petites touches aboutir avant 2007 au
contrat unique, marotte du Medef et de quelques économistes en vue. Soit, dès
le départ, la stratégie de mépris des partenaires sociaux était actée. De fait,
la méthode de gouvernement est à mille lieux de celles pratiquées par la
plupart de nos partenaires que l'on cite en exemple. Que ce soit dans les
années 1980 aux Pays-Bas ou dans les années 1990 au Danemark, les réformes en
profondeur ont été le résultat d'un consensus national sous la houlette de
gouvernements légitimés par les urnes. On s'assure d'une refonte pérenne pour
laisser à l'ensemble des agents économiques un temps d'apprentissage,
d'appropriation, alors qu'en France les plans succèdent aux plans, qui
rajoutent à l'incertitude économique naturelle une incertitude des cadres
juridiques, sapant la confiance des entreprises.
Dans tous les cas, on peut comprendre que les syndicats ou certains politiques
à gauche initialement conciliants soient désormais en première ligne sur le
CPE. Deux scénarios sont alors envisageables. Soit, la précipitation va se
transformer en reculade, enterrant pour longtemps les velléités d'adaptation.
Soit un passage en force à la Thatcher laissera un pays divisé qui ne repartira
de l'avant qu'avec l'accession au pouvoir d'une classe rassembleuse à la Blair.
*Economiste, chercheur au CNRS