Les voyages de Pétain montrent-ils sa popularité ?

Pétain Place Stanislas le 26 mai 1944.


Les traces photographiques et filmographiques des déplacements de Pétain à travers l’hexagone permettent, mieux que d’autres, de questionner la place du recours aux images de liesse (qu’elles soient en fait iconographiques ou discursives) dans les procédures sociales et savantes d’attestation d’une popularité. Pourquoi ? Parce qu’elles ont été largement utilisées par la propagande vichyste, autant dans des plaquettes illustrées que dans les actualités filmées, et parce que, concurremment, elles sont fréquemment mentionnées dans des travaux historiques actuels dès lors qu’il s’agit de qualifier la popularité du « vainqueur de Verdun ». Ainsi de la formule lapidaire de Philippe Burrin : « Pétain fut le grand bénéficiaire de ce mouvement d’opinion, comme le montrèrent les voyages triomphaux qu’il effectua à travers la zone libre à partir de l’automne 1940 » . Ou encore du commentaire de Jean-Jacques Becker : « Depuis 1940, une des idées les plus habituelles du Maréchal Pétain était qu’il se devait de rester au milieu des Français. Très populaire au début, objet d’une véritable vénération de la part des Français, vénération qu’il entretenait par de fréquents voyages à travers la France, il conserve jusqu’à la fin une certaine popularité personnelle. Les derniers voyages qu’il fait, en particulier à Paris, en avril 1944, en témoignent » . Troisième et dernier jugement, celui de Jean-Marie Flonneau, dans un article précisément consacré à l’analyse de l’opinion sous Vichy : « En avril-mai 1944, lors de sa tournée en zone Nord, Pétain est diversement accueilli : avec indifférence en Haute Normandie, avec ferveur à Paris, Orléans et Nancy » . Ces trois courts extraits, parmi bien d’autres possibles, paraissent indiquer qu’il est possible à l’historien de proposer des usages non problématiques des images de liesse. Ainsi, les visites du maréchal semblent bien permettre de « montrer » un état de l’opinion ou de « témoigner » d’une popularité. Mieux même, elles peuvent conduire à des constats relativement fins et précis concernant le degré de la ferveur ou l’objet spécifique des croyances ainsi manifestées.

Je voudrais mettre en questions ce type de jugement, essentiellement au moyen de l’analyse critique d’une cassette vidéo élaborée par le CNRS . A travers le montage d’archives d’actualités filmées mêlant voix off d’époque et commentaire savant actuel, celle-ci offre un exemple somme toute assez rare permettant de confronter, sur un objet strictement identique, discours savants et profanes sur les foules et l’efficacité des rassemblements collectifs. En l’occurrence, il s’agit ici de saisir les raisons de leurs redondances dans le cas des déplacements de Pétain de 1940 à 1944, au sens où, tout autant que ses homologues journalistiques ou policiers, le commentaire savant actuel se retrouve pris au piège du glissement de la description de la liesse corporelle à l’imputation de l’adhésion qui doit lui correspondre : comme les récits profanes, il respecte pleinement le sens ordinairement reconnu à la notion de popularité en tant que « notoriété à connotation émotionnelle positive ».

Toutefois, l’intérêt de cet exemple est encore redoublé par le fait qu’il donne lieu à une rupture de ce lien positif entre récit d’époque et récit historien. Comme nombre d’événements ou de moments dits « de crise », l’analyse du régime de Vichy est souvent saisie à travers une démarche régressive dans laquelle les événements de la trajectoire historique sont lus et expliqués par son aboutissement . Les déplacements de Pétain n’échappent pas à cette lecture par l’issue du régime. Et cette démonstration tenue par la fin de l’histoire a des conséquences fâcheuses pour l’usage qui est proposé des images de liesse. Ces conséquences vont de contorsions interprétatives curieuses au simple abandon de la possibilité de recourir aux images lorsqu’elles entrent trop nettement en contradiction avec le but préalable en fonction duquel on fait parler les comportements : montrer un abandon progressif de la foi du public à mesure que le régime va à sa perte. Après avoir encore confronté les dernières visites du printemps 1944 aux premières entrées gaulliennes dans les villes libérées en septembre de la même année, je proposerai une double conclusion. D’une part, il est nécessaire de faire un choix : soit les images de liesse collective peuvent servir d’indice pour accéder aux croyances des participants, soit elles ne le peuvent pas ; en tout état de cause, elles ne peuvent pas être utilisées comme preuve dans certains cas et pas dans d’autres. D’autre part, le choix penche plutôt du côté du refus de toute affirmation concernant l’état d’esprit des participants : du moins est-ce ce que met en lumière la comparaison des photographies de la place Stanislas en 1944.

Le montage vidéo débute par un énoncé de la volonté légitimatrice du maréchal : « Il veut matérialiser ce lien personnel, exclusif avec les Français, le cœur du maréchalisme ». Comme d’ordinaire, une telle proposition ne soulèverait aucun problème si elle restait l’examen d’une volonté de légitimation, et non celui du résultat postulé de ce travail auprès de ceux auquel il est destiné, autrement dit si l’on ne passait pas insensiblement et selon une procédure d’enquête peu contrôlée, du faire croire au croire, d’une volonté de légitimation à l’attestation d’une légitimité. La première image montre un « croyant individuel » qui écoute le discours de Pétain devant une photographie du maréchal au mur.
Le document propose ensuite des images accompagnées de la voix du commentateur de l’époque, à l’occasion du voyage à Lyon, le 17 novembre 1940 :

Vidéo Pétain à Lyon le 17 novembre 1940

L’analyse s’intéresse alors à l’interprétation des images, et en particulier des images de foules, cette fois à l’occasion du déplacement marseillais des 3 et 4 décembre 1940. Elle débute par une mise en garde vis-à-vis des usages des films et souligne l’importance des préparatifs :

Vidéo Pétain à Marseille les 3 et 4 décembre 1940 : l'image est toujours illusion

Curieusement, immédiatement à la suite de cette lecture du rapport de la censure, les précautions disparaissent totalement puisque le film vient conforter le compte rendu des agents du courrier, qui eux-mêmes, dans un cercle parfait, reviennent consolider l’interprétation de « l’adhésion sentimentale » des Français envers Pétain :

Vidéo Pétain à Marseille les 3 et 4 décembre 1940 : l'image traduit un enthousiasme réel

Plus avant encore, le commentaire s’attarde de nouveau sur les images des foules « spontanées et massives ». Elles sont toujours accompagnées d’extraits de lettres qui assurent l’interprétation sur un modèle désormais bien connu : si l’observateur pouvait interroger ceux qui acclament et qui, par leur comportement adhèrent, leur état d’esprit ressemblerait à n’en pas douter au contenu de ces lettres :

Vidéo Pétain à Marseille les 3 et 4 décembre 1940 : une lettre

A la fin du film pourtant, tout change : la foi accordée aux images diminue avec celle que les Français sont censés avoir pour le maréchal. Désormais, « l’image triche », parce qu’il n’est plus possible que le vieux chef de l’État soit encore populaire. Le commentaire s’engage alors dans une longue exégèse du sens des images : elles sont désormais l’indice d’un « sentiment national défensif longtemps contenu ». Le piège d’un usage transparent des images se referme ici avec une certaine cruauté. Les historiens tentent même de prouver la nouvelle « fausseté » des plans de 1944 en soulignant qu’une image du visage fermé d’une femme a été retirée à la seconde diffusion du reportage :

Vidéo Pétain à Paris le 26 avril 1944 : le visage gommé

Paradoxalement, cette découverte ne remet pas en cause l’usage antérieur des vues de foule : ce n’est « qu’ici », à Paris et en zone occupée lors des voyages de 1944, que « l’image triche » (Avec l’envahissement de la zone sud, Pétain arrête ses voyages et ne les reprend en zone nord qu’en avril 1944 : à Paris (26/04/1944), Rouen (14/05/1944), Nancy, (26/05/1944, place Stanislas), Épinal et Dijon). Les photographies de Marseille, commentées au début de la cassette au temps de la splendeur du maréchal, restent enthousiastes, alors que celles de Paris, qui montrent pourtant une foule nombreuse (les auteurs le reconnaissent immédiatement, et leur objectif va consister à dire que ce nombre n’est pas le même qu’avant) et, surtout, autant de figures ordinaires de la liesse (cris, vivats, applaudissements) , illustrent la lente agonie du régime dans les têtes des spectateurs :

Vidéo Pétain à Paris le 26 avril 1944 : un sentiment national défensif longtemps contenu ?

Le fait que l’image puisse « tricher » (ce qui est par ailleurs démontré au moyen du même matériau que lorsqu’il s’agissait de prouver l’enthousiasme : les rapports de police, dont la lecture semble aussi transparente que celle des images) ne conduit donc pas le commentaire à remettre en cause l’utilisation qui en était faite lors du déplacement marseillais :

Vidéo Pétain à Nancy le 26 mai 1944 : l'image triche

Au contraire, la qualification des gestes se fait plus radicale, l’interprétation des comportements plus précise, puisqu’ils témoigneraient désormais d’un « sentiment national défensif longtemps contenu » . A Paris et Nancy, ce n’est donc plus que l’exégèse contemporaine des images qui « transfigure » ces gestes de liesse en témoignage d’adhésion au chef de l’État. Dans un cas, les images disent un enthousiasme réel pour la personne du maréchal, dans l’autre, elles ne le feraient plus. Or, le problème vient du fait que les images montrent dans les deux cas la même chose (la liesse) et qu’il apparaît dès lors tout à fait impossible de se reposer sur leur interprétation pour trancher. Mon objectif n’est pas ici de discuter de la réalité du « sentiment » des Français durant la période de Vichy ou en 1944 (et encore moins de ce qu’il faut entendre par l’expression choisie pour qualifier ce sentiment ), mais simplement de montrer que les images de liesse, qu’elles soient filmées ou retranscrites par les comptes rendus de presse, ne peuvent faire foi parce qu’elles viennent inlassablement confirmer le succès du déplacement : il existe toujours des acclamations et des vivats, des chapeaux levés, un vocabulaire approprié pour décrire la frénésie de la foule.

Je voudrais encore en donner deux derniers exemples tout à fait significatif. Le premier permet simplement de comparer l'extrait vidéo précédent aux images de la visite gaullienne. Car, là également, il existe un court extrait, conservé par l'INA, des actualités filmées de l'époque. On y constate que les deux découpages montrent de fait la même scène de liesse.

Vidéo De Gaulle place Stanislas à Nancy le 25 septembre 1944

La seconde illustration complète simplement celle-ci. Elle renvoie à l'exposition que les Archives municipales de Nancy ont consacré, en 1997, à la vie quotidienne dans la ville sous l'occupation. A la fin du parcours, l’archiviste avait construit un panneau sur lequel étaient placées côte à côte des photographies de la place Stanislas à l’occasion de la visite de Pétain le 26 mai 1944 , mais également de celle du général de Gaulle libérateur le 25 septembre de la même année, quatre mois plus tard. Or, ces photographies montraient exactement la même chose : une place noire de monde, des « gestes de liesse » envers un homme s’adressant aux Nancéiens du balcon de l’hôtel de ville.

Pétain Place Stanislas le 26 mai 1944.


De Gaulle Place Stanislas le 25 septembre 1944.


Pétain Place Stanislas le 26 mai 1944.


De Gaulle Place Stanislas le 25 septembre 1944.


Les images étant positionnées en vis-à-vis, il était impossible, en reculant de quelques pas, de dire de quelle visite il s’agissait (et encore moins, à l’évidence, de porter un jugement sur le degré de ferveur accompagnant l’un ou l’autre des deux personnages). En comparant les comptes rendus des visites livrés par Le Petit Parisien puis La République de l’Est libéré, on peut d’ailleurs constater que dans les deux cas, la structure du discours et la charge de la preuve sont strictement identiques, sans, encore une fois, qu’il faille incriminer la sincérité de l’un ou de l’autre reporter, puisque les images individuelles et collectives que décrivent les journalistes étaient bien visibles le jour dit.




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